A côté des grandes nations qui, aux différentes
époques de l'histoire, se placent à la tête de
la civilisation, il s'en trouve toujours d'autres moins heureuses
et destinées à payer de leur ruine le triomphe du plus
fort. Si leur chute, avait communément sa cause dans une infériorité
physique et intellectuelle, due peut-être à des influences
de climat, elle n'aurait droit qu'à la pitié et à
une charité qui tâcherait d'améliorer le côté
matériel de leur existence. Mais les races naturellement inférieures
sont le plus souvent anéanties, après une lutte plus
ou moins prolongée, par la force expansive des conquérants.
C'est ainsi que les Aryens, descendus des plateaux de l'Asie, ont
fait disparaître les indigènes noirs et grossiers de
l'Inde, que les Anglo-Saxons finiront par détruire ce qui reste
des aborigènes de l'Amérique du Nord. A côté
de ces races malheureuses, vouées à une perte certaine,
il y en a d'autres dont les souffrances ne [214] résultent
pas d'une infériorité d'organisation. Douées
des plus riches facultés, ce n'est que de l'absence de ces
qualités brillantes, mais souvent terribles, qui font les conquérants,
que naît leur servitude. Une existence douce et paisible aurait
été la destinée des Celtes de l'Irlande sans
l'envahissement de l'Ile-Verte par les Anglo-Normands ; de même
que les archipels du Pacifique seraient arrivés à une
espèce de civilisation propre à eux, s'ils n'avaient
jamais vu venir les vaisseaux européens. L'histoire prouve
qu'une sensibilité délicate et les dons de l'intelligence
ne suffisent pas à garantir la vie des nations. Il leur faut,
en outre, une certaine mesure de férocité, et ce ferment
d'activé impulsion des nations indo-européennes, qui
engendre les iniquités aussi bien que la grandeur.
De
toutes les races sacrifiées aux autres, par suite de leur douceur
et dé leur indolence plutôt qu'à cause, de leur
manque de qualités intellectuelles, il n'y en a pas de plus
intéressantes que les petites peuplades, d'origine tartare,
assises sur les bords de la mer Baltique, et englobées depuis
des siècles entre des voisins aussi entreprenants que les Germains
et les Slaves. Après avoir occupé, à titre de
premiers possesseurs, les vastes terres comprises entre le Volga et
la mer Blanche, l'arrivée de races nouvelles les a graduellement
refoulées : d'un côté, dans les montagnes de l'Oural
; de l'autre, vers l'entrée de la presqu'île Scandinave
ou sur les. bords mêmes de la mer. Là, il fallait attendre
patiemment la servitude qui ne tarda pas, à venir. Lapons et
Finnois au-delà du grand bras de mer qui se, termine devant
St-Pétersbourg ; Ingriens, Esthoniens et Livoniens au midi
de ce golfe ; [215] toutes ces tribus ont dû se soumettre successivement
aux Danois, aux chevaliers de l'Ordre germanique, à la Pologne
et à la Suède, pour devenir enfin les sujets de la Russie.
Contrairement à ses habitudes, cette dernière puissance
montre certains égards pour leur caractère national,
faible pour l'initiative, mais doué d'une grande force latente
de résistance passive.
Après
avoir été de tout temps l'objet du mépris hautain
de leurs dominateurs, ces populations ont attiré, depuis le
commencement de ce siècle, l'attention d'un assez grand nombre
de philologues allemands, suédois et russes. Il s'agissait
d'abord de déterminer le caractère de leur langue, qu'on
ne tarda pas à faire entrer dans la division finnoise de la
grande famille ouralienne ou tartare. Ensuite on interrogea le souvenir
d'une grandeur nationale, depuis longtemps éteinte, mais vivant
encore dans l'esprit légendaire de la tradition. Un succès
complet récompensa ces recherches, et à côté
de l'épopée finnoise Kalevala, dont l'existence est
connue depuis une cinquantaine d'années, on vient de découvrir
une série de chants épiques, propres à l'Esthonie.
Nous
passons rapidement sur la première de ces épopées.
La Finlande s'y appelle Kalevala, d'après le nom de son héros
national, Kalew ou Ealeva. C'est à l'aidé de ses trois
fils, que les Finnois soutiennent une longue lutte contre leurs ennemis,
les Lapons, issus cependant de la même race qu'eux et occupant
vers le Nord, un pays beaucoup plus pauvre que le leur. Ces chants,
dont l'action rappelle; à la fois la lutté entre les
Grecs et les Troïens et les exploits [216] des héros des
Nibelungen, n'ont été recueillis par écrit que
vers 1830. Édités pour la première fois à
Helsingfors , en 1835, ils ont été traduits en français
par Léouzon Leduc, en 1845. Depuis cette époque, de
nouvelles recherches ont augmenté leur étendue, et dans
la dernière rédaction, qui date de 1849, ils comprennent
environ 23,000 vers.
L'épopée
esthonienne n'est guère moins considérable. Il y a seulement
une trentaine d'années que plusieurs savants, appartenant par
leur origine à la fois à l'Esthonie et à l'Allemagne,
l'ont recueillie de la bouche du peuple pour lui donner sa forme actuelle.
C'est la société esthonienne, à Dorpat, qui,
de 1857 à 1860, l'a fait paraître pour la première
fois dans ses Annales avec une version allemande en regard. Les savants
auxquels on doit les différents travaux relatifs à ces
publications, sont les docteurs Kreuzmann et Fahlmann, collectionneurs
des chants; Rheinthal et Schulz, auteurs de la traduction allemande,
et le célèbre philologue Schott, qui a rédigé
le rapport publié par l'Académie de Berlin.
Plus
sincères que Macpherson, les éditeurs n'ont pas décoré
leur trouvaille d'un nom sonore, mais apocryphe. Ils avouent qu'il
ignorent complètement à quel poète ces chants
doivent leur existence.
C'est
encore sur le grand nom du Kalew des Finnois, que s'appuie le poème
des Esthoniens. Descendant d'une race de géants, issue du commerce
des anges avec les filles de la terre, il a été porté
en Esthonie par un aigle. Son épouse, Linda, est née
d'an œuf trouvé un jour sur la lande.
Mort
prématurément, Kalew laisse trois fils, dont [217] le
cadet, désigné de préférence comme le
Kalévide, devient le héros de la nation. C'est comme
Hercule, comme Thésée, le civilisateur d'un pays plein
de déserts et de bêtes féroces ; c'est aussi un
aventurier intrépide, qui voudrait découvrir les limites
du monde et dompter l'enfer, comme l'Alexandre de la fable et le Dieu
Thor; c'est enfin un guerrier patriote, comme Artus ou Samson, venu
pour défendre son pays contre la domination étrangère.
Né
après la mort de son père, le fils de Kalew montre dès
le berceau l'Hercule futur, déchirant les langes qui le gênent.
Linda l'élève soigneusement ainsi que ses autres fils,
et résiste, avec toute la dignité d'une Pénélope,
aux nombreuses demandes en mariage qui lui sont adressées.
Un jour, quand les trois jeunes gens sont à la chasse, un des
prétendants, un méchant sorcier finnois, nommé
le navigateur habile, enlève Linda. Avant d'avoir pu la porter
dans son château, un coup de foudre, lancé par le Dieu
suprême, lui fait perdre connaissance ; Linda est changée
en rocher. C'est en vain que les fils, de retour de la chasse, cherchent
leur mère. Pour mieux conduire leurs recherches, ils se séparent,
et, la nuit venue, le cadet; guidé par un juste soupçon,
se décide à traverser à la nage le bras de mer
qui le sépare de la Finlande. Après avoir nagé
pendant plusieurs heures, le Kalévide arrive à une île
où il compte se reposer. Au moment de s'endormir sur le gazon,
il entend au loin le chant d'une jeune fille, qui est assise auprès
d'un feu allumé sous un chêne, et garde, pour les blanchir,
des tissus, œuvres de ses mains. Le jeune homme répond
en chantant ; [218] sa voix et ses paroles attirent la belle, et avant
le lever du soleil ils ont goûté toutes les douceurs
de l'amour. A la pointe du jour, la jeune fille, revenue de son ivresse,
jette des plaintes qui attirent ses parents, maîtres de l'île
; mais ils reculent pleins d'effroi devant la taille gigantesque de
l'étranger. Tout fier, le fils de Kalew vante son origine presque
divine. Dès qu'il a nommé ses parents, la jeune fille
désespérée, se jette à la mer, et il est
impossible d'arracher leur proie aux flots.
Le
Kalévide se remet à nager et touche enfin le rivage
de la Finlande, où un long sommeil lui rend ses forces. Pénétrant
ensuite dans l'intérieur du pays, il découvre les traces
du sorcier au moment où ce dernier revient de son évanouissement.
Transporté de fureur, le héros arrache du sol un jeune
chêne, en fait une massue et se rue sur l'ennemi d'un pas de
fer qui fait trembler le sol. Le mage tire de son sein une poignée
de flammes, souffle sur elles une formule, et les voilà changées
en une armée de guerriers semblables à ceux qui défendaient
la Toison-d10f. Moins rusé que Jason, qui par un charme les
fait s'égorger entre eux, le Kalévide se donne la peine
de les combattre, les anéantit tous et tue enfin le sorcier
qui lui apprend en vain la métamorphose de sa mère.
Il ne vent pas le croire, il continue ses recherches, et la fatigue
le plonge de nouveau dans un sommeil profond, pendant lequel Linda
lui paraît comme une toute jeune fille se berçant sur
une balançoire. Cette vision lui donne la conviction que sa
mère n'est plus du nombre des vivants. Il pourrait revenir
chez lui ; mais il se rappelle qu'il y a en Finlande un armurier [219]
célèbre, chez lequel il lui serait utile de se procurer
une bonne épée.
Ayant
découvert la forge après maintes recherches, le jeune
guerrier casse ou fait plier toutes les lames qu'on lui propose. Enfin
le vieux maître lui présente une arme réservée
depuis longtemps. Kalew lui-même l'avait commandée peu
de temps avant sa mort, et le forgeron et ses trois fils y ont travaillé
pendant sept ans, non sans réciter plus d'une formule magique.
Le héros la saisit, la fait siffler dans l'air, et après
avoir fendu l'enclume sans que le tranchant en ait souffert, il s'en
montre satisfait. Il l'achète à un prix exorbitant,
mais à crédit, parce qu'il n'a rien pour le moment.
Le marché conclu, on se met à table. Échauffé
par la boisson, le fils de Kalew raconte, en termes insolents, son
aventure avec la jeune fille de l'île. Le fils aîné
du forgeron blâme cette indiscrétion ; une dispute s'ensuit,
et le Kalévide se sert de son arme nouvelle pour abattre la
tête de son adversaire généreux. Au lieu d'essayer
une vengeance impossible, le père prononce une malédiction
d'après laquelle le meurtrier de son fils périra par
le fer même dont il s'est si cruellement servi pour la première
fois.
Revenu
à la raison et plein de remords, le jeune homme se remet en
route. Sur le littoral, il trouve le vaisseau du sorcier qu'il a tué,
et s'en sert pour revenir chez lui. Passant devant l'île, il
entend dans les vagues la voix de la jeune fille, qui lui reproche
son double crime en termes touchants.
Bientôt le fils de Kalew retrouve ses frères, et des
jeux guerriers vont décider de la succession. Le cadet [220]
reste vainqueur : les frères le reconnaissent comme roi légitime,
et partent pour trouver à l'étranger une patrie nouvelle.
L'aventurier,
devenu le maître d'un désert, sent tout le poids de ses
nouvelles obligations. Il se met à diriger en personne une
énorme charrue traînée par un cheval gigantesque,
et en peu-de temps un terrain immense est rendu à la culture.
Un jour, le roi laboureur accablé de fatigue se repose, et,
pendant son sommeil, des bêtes féroces dévorent
son cheval. A son réveil, il les maudit, brandit son arme et
parcourt en hurlant les antres des loups et des ours, où il
cause un carnage effroyable.
A
peine délivré de ce fléau, le jeune État
court les dangers de la guerre. La nouvelle d'une invasion réveille
le fils de Ralew d'un de ses fréquents sommeils ; cependant
il se rendort, et le Dieu suprême lui apparaît sous la
forme d'un vieillard vénérable, qui lui prédit
le sort de son pays et le sien. Les dernières paroles de la
Divinité, qui se perd dans le brouillard du matin, sont empreintes
d'une sombre mélancolie : elles ressemblent au sourd murmure
de la vague et à la plainte du vent qui fouette la pluie.
Les
préparatifs pour la guerre s'effacent pendant quelque temps
devant une série d'aventures, en partie comiques et même
burlesques. Enfin le roi s'aperçoit qu'il lui faudra des places
fortes pour protéger ceux de ses sujets qui ne sauront se défendre
eux-mêmes. Il se met en route pour chercher, sur les bords du
lac Peipus, des planches qui lui serviront pour ses constructions.
Celte migration prend le caractère d'un nouvel effort vers
la civilisation. Le pas puissant du [221 roi change la configuration
du sol : la forêt épaisse disparaît, les collines
tombent dans la plaine, les marais se dessèchent. De nouvelles
aventures épisodiques traversent cette action. Le héros
doit combattre les démons de l'eau et les sorciers de la terre.
Peut-être, toute cette partie du récit est-elle une allégorie,
qui indique les difficultés qu'une entreprise pareille a dû
rencontrer dans un pays inculte. Les planches deviennent dans la main
du roi des armes terribles. Elles servent à terrasser les sorciers
qui, peut-être, ne sont autre chose que des sables mouvants
ou des bas-fonds perfides. Pendant un nouveau sommeil du Kalévide,
un des mages lui vole son épée. Poursuivi, il la laisse
tomber dans une rivière profonde, où le héros
la découvre enfin sans pouvoir l'atteindre. Le fer, interrogé
par son maître, lui répond qu'il veut rester là
près de la Naïade qui l'aime et le soigne ; il regrette
le bon temps passé avec lui, il lui reproche aussi son crime.
Le Kalévide l'abandonne; mais, avant de s'éloigner,
il lui ordonne, par un mot à double entente, de couper les
pieds à celui qui l'a porté, s'il veut le ramasser,
sans songer que cette malédiction pourra le frapper lui-même
aussi bien que le voleur.
Après
maints autres accidents, le héros arrive à une caverne,
et ayant appris que c'est là l'entrée de l'enfer, une
curiosité invincible le pousse à y descendre. Il pénètre
dans une maison souterraine dont trois jeunes filles prisonnières,
et encore bien vivantes, lui font les honneurs en l'absence du maître,
nommé Sarvic ou porteur de cornes. Ce dernier part souvent
pour veiller à la culture des territoires [222] immenses qu'il
fait exploiter par les âmes innombrables soumises à son
autorité. Le véritable enfer, composé de sept
mondes différents, se trouve encore beaucoup plus loin au sein
de la terre, et le fils de Kalew n'y pénètre pas. Malgré
les instances des jeunes filles qui voudraient fuir avec lui, il attend
le retour de Sarvic qu'il voudrait combattre. Il refuse même
l'aide des charmes qui abondent dans la maison, et dont ses amies
lui enseignent l'usage. Enfin Sarvic arrive. Le combat a lieu, et
quand, après une longue lutte, le Kalévide a enfoncé
son adversaire à mi-corps dans le sol, Sarvic y disparaît
avant que le vainqueur ait pu exécuter sa promesse de l'enchaîner
pour toujours
.
Le héros part avec les trois jeunes filles, auxquelles il a
promis des maris. Ils emportent différents ustensiles de magie
et une très-belle épée que le Kalévide
préfère à tout le reste.
Revenu chez lui, il trouve la guerre déjà terminée,
et il conçoit l'idée de découvrir les limites
du monde, qui doivent être situées vers le Nord. Un des
hommes sages auxquels il a souvent recours , sans profiter de leurs
conseils, lui apprend que les esprits de l'aurore boréale brûleraient
tous les vaisseaux de bois. Une pareille perspective ne peut arrêter
un homme riche de la dépouille de l'enfer. On construit un
navire d'argent, et l'équipage se revêt de tissus de
métaux plus ou moins précieux, selon le rang de chacun.
Une première descente a lieu en Laponie, où un vieux
mage entreprend la direction du navire pour un prix exorbitant. Il
s'ensuit une série d'aventures merveilleuses, rappelant les
dangers d'Ulysse, l'expédition [223] des Argonautes et les
migrations de Thor et d'Odin. Des tourbillons de mer qui auraient
englouti les navigateurs sans l'aide d'une baleine qui, sur l'ordre
du mage, en retire le vaisseau, et des volcans jetant de l'eau bouillante,
de la vapeur et du feu, font supposer que les Esthoniens ont connu
de bonne heure les côtes de la Norwége et de l'Islande.
De plus, on rencontre des géants, on voit combattre les esprits
de l'aurore boréale, et il faut lutter contre des hommes à
queue et à corps de chien, dans lesquels on pourrait bien reconnaître
des Esquimaux. Enfin le fils de Kalew fait la connaissance d'un sage,
qui lui dit qu'en cherchant l'extrémité du monde, il
ne trouvera que sa propre fin.
Cet
avis le décide à revenir chez lui, et, pendant sept
ans, il gouverne en paix son peuple, qui jouit d'une prospérité
complète. Ensuite il y a une nouvelle invasion à repousser,
et le Kalévide remporte, par sa valeur prodigieuse, une grande
victoire. Après cet exploit, ce sont les aventures avec le
diable qui recommencent. Descendu encore une fois aux enfers, le héros
doit livrer un combat désespéré à un grand
nombre de démons avant de pouvoir en venir aux mains avec Sarvic.
Enfin le Kalévide engage une lutte corps à corps avec
l'ennemi, et n'en sort vainqueur qu'en suivant un conseil, quelque
peu perfide, que lui donne l'âme de sa mère. Semblable
à Hercule, combattant Antée, il soulève le diable
en l'air et le terrasse ensuite. Cette fois il l'enchaîne solidement
sur un rocher, et part chargé de trésors.
Peu de temps après, l'arrivée d'une armée ennemie,
composée d'hommes de fer, répand la [224] consternation
dans le pays et parmi les guerriers, dont les épées
ne pourront briser l'airain, dont les haches resteront impuissantes
contre l'acier. Le roi, lui-même, tombe dans une profonde tristesse
à laquelle toute la nature semble participer. C'est en vain
qu'il cherche de la consolation près de la tombe de son père
: le tumulus reste muet, les vagues roulent en gémissant le
long du rivage, l'air est sombre, l'œil des nues pleure, des
ombres se lèvent et chancellent sous les coups du vent qui
soupire.
Avant de livrer bataille, le fils de Kalew enterre son trésor,
et proclame les conditions sous lesquelles il pourra être retrouvé
; mais, pas plus que l'or de Siegfried jeté dans le Rhin par
Hagen, les richesses du héros esthonien n'ont été
découvertes jusqu'à présent. Le Kalévide
reste encore une fois vainqueur dans une série de combats acharnés
; mais ce sont des victoires trop semblables à celles que Pyrrhus
remporta sur les Romains. Le coursier du roi, ses meilleurs amis et
un grand nombre de ses guerriers y succombent. Une sombre mélancolie
s'empare alors de son âme : il laisse là le reste de
ses sujets, et s'éloigne pour errer, en solitaire, dans les
bois. Une de ses migrations, entreprises au hasard, le ramène
aux bords du lac Peipus, que son œil, voilé par les larmes,
ne reconnaît pas. Traversant, sans s'en douter, la rivière
qui cache son épée, l'aspect soudain de cette arme magnifique
lui fait tendre le bras vers elle, et, fidèle à ses
propres injonctions, cet instrument de la fatalité lui coupe
les deux pieds. L'âme du héros s'en va avec son sang
et monte vers lé ciel. Cependant les dieux décident,
dans un [225] conseil secret, qu'il ne peut pas rester dans ces régions.
On le charge de veiller à la porte de l'enfer, afin que Sarvic
ne puisse plus jamais être délivré. Comme les
dieux eux-mêmes ne peuvent lui rendre les pieds qui lui manquent,
ils l'y envoient à cheval. Arrivé devant les rochers
de la porte d'entrée, le Kalévide y donne an puissant
coup de poing. Le rocher se fend, et l'ouverture emprisonne son bras
pour toujours. C'est ainsi qu'enchaîné lui-même,
il tient prisonnières les légions infernales. Quelquefois
il voudrait retirer sa main, et alors ses efforts font trembler la
terre et la mer. Un jour, un incendie général, tout-à-fait
semblable à celui de la mythologie Scandinave, fera fondre
les rochers, et le fils de Kalew reviendra chez lui pour reconstituer
la nation esthonienne, destinée à être plus heureuse
dans l'avenir qu'elle ne l'a été dans le passé.
L'analogie
entre les traditions esthoniennes et celles d'autres peuples est frappante.
Elle ne se base pas seulement sur la ressemblance naturelle entre
des faits primitifs, qui sont partout les mêmes ; au contraire,
le mythe esthonien prend à peu près l'air d'une compilation
heureuse, faite sur la propriété de beaucoup d'autres
nations. On se tromperait, cependant, en lui refusant le mérite
de l'originalité, qui consisté, en grande partie, dans
la multiplicité et dans la diversité de ses données.
Les rêves les plus extraordinaires d'une imagination passionnée
s'y rencontrent très-fréquemment avec les détails
les plus réalistes. Plusieurs traits et le caractère
du personnage principal sont dignes des demi-dieux helléniques
; d'autres parties ressemblent, [226] à s'y méprendre,
aux notions de la mythologie germanique et scandinave ; l'idolâtrie
et la superstition grossière des Slaves s'y montrent dans le
rôle important, que jouent les démons et les sorciers;
enfin on y rencontre souvent cette mélancolie vague qui règne
dans les chants celtiques attribués, avec plus ou moins de
raison, au sombre fils du malheureux Fingal. n un mot, Ossian, les
Eddas, Homère et le rude paganisme des adorateurs de Svantevit,
se rencontrent dans le petit pays situé aux bords de la mer
Baltique. Cependant on ne peut admettre que les auteurs, très-peu
savants, de ces chants populaires, aient eu assez de connaissance
des traditions d'autres peuples, plus ou moins voisins, pour y puiser
une partie do leurs inspirations. Il ne faut pas supposer, non plus,
que celle coïncidence puisse résulter d'un souvenir dû
à une origine commune, ce qui ne serait possible qu’à
la condition que les Esthoniens fussent, comme leurs voisins, issus
du la grande famille aryenne ou indo-européenne. Tirant son
origine de la race tartare, qui n'a rien de commun avec les Aryens,
et condamnée de bonne heure à l’isolement, cette
petite nation n'a pu puiser qu'en elle-même. La ressemblance
de ses légendes avec celles de tant d'autres peuples, ne peut
s'expliquer que par des causes générales, et c'est dans
un cas pareil qu'il est permis de parler de l’influence décisive
du climat.
Assis
sur un sol en partie marécageux et couvert d'épaisses
forêts, voisins de la mer, et habitant sous une latitude assez
septentrionale, les Esthouiens ne recevaient, de la nature qui les
environnait, que des [227] impressions peu riantes. Il est, par conséquent,
naturel que leurs poètes nous l'appellent le barde de l'Irlande
et de la Haute-Ecosse , habitué à observer les mêmes
phénomènes qu'eux. Ces ombres qui paraissent dans le
brouillard et clans les nuages, ces gémissements des vagues
et ces sons plaintifs du vent, ces voiles mystérieux enveloppant
un horizon de brume, ces voix sans corps qui parlent d'un passé
malheureux et d'un avenir sombre, ces rêves fréquents
et peuplés de visions ne sont pas des imitations d'Ossian :—chez
les uns comme chez les autres, le, même effet est produit par
l'action des mômes causes sur l'imagination.
Il
en est de même à l'égard de l'expansion naturelle
aux races conquérantes. Sous ce rapport, le mythe esthonien
se rapproche de, celui des Germains. Aussi bien que ces derniers,
les tribus tartares, dont nous voyons les restes refoulés sur
un territoire étroit, ont eu leur époque de migrations
lointaines et d'entreprises hardies dont le souvenir est resté
aux poètes. Les Eddas de la Scandinavie, le Béowulf
des Anglo-Saxons et les Nibelungen de l'Allemagne, racontent plus
d'un exploit et contiennent plus d'un détail analogues aux
événements de la vie du Kalévide. Les armes douées
d'une valeur extraordinaire ou surnaturelle, les trésors péniblement
acquis et trop bien cachées ensuite, l'enchaînement de
Loké, semblable à celui de Survie, h; désir de
connaître les choses qui se trouvent placées hors de
la portée de l'intelligence humaine, et enfin, des notions
très élevées sur la nature de l'être suprême
et sur une fatalité encore plus puissante que lui, s'y [228]
trouvent comme dans le poème esthonien. Mais il y a une différence
fondamentale. Pour les Germains, le mal, dans la nature, se présente
sous la forme de géants difformes et lâches, mais très-forts,
très-habiles, et versés dans toutes les branches de
la magie. Les dieux et les héros, plus petits et plus faibles
que ces ennemis terribles et perfides, ne les combattent victorieusement
qu'à l'aide de leur intelligence et de leur énergie,
quelquefois aussi au moyen de charmes supérieurs. Le Kalévide,
au contraire, est un géant lui-même, non seulement par
comparaison avec les hommes des siècles postérieurs,
mais encore avec ses contemporains et sujets qu'il met quelquefois
dans ses poches, ou dans son sac de voyage. Les nombreux sorciers
et démons qu'il a pour ennemis, il les bat avec le seul secours
de sa force physique.
S’il
n'y a rien d'étonnant à ce que les mythes slaves, celtiques
et germaniques, trouvent comme un écho cher, les Ethoniens,
comment est-il possible que, malgré une situation géographique
entièrement différente, il puisse y avoir de la ressemblance
avec l'esprit de l'Hellénisme? Ce n'est que chez les Hindous
et chez les Grecs que le mythe donne au demi-dieu la mission pacifique
d'introduire la culture dans le désert, de rectifier le cours
des fleuves, d'établir la sécurité des routes,
de faire respecter le droit de la propriété, et d'augmenter
la prospérité de la patrie en y apportant les trésors
des produits et des arts étrangers.
Il
n'y a que le don d'une intelligence supérieure qui a pu deviner
dans l'agriculture le plus puissant [229] élément de
la civilisation. En devenant laboureur, le héros esthonien
se distingue avantageusement des grands guerriers des races, septentrionales
et du moyen-âge, célèbres par des exploits et
des aventures stériles ou môme nuisibles pour le genre
humain. C'est de ce côté que le héros de l'Esthonie
devient le pendant d'Hercule, type éternel de l'homme dont
les efforts pour le bien commun lui donnent un titre à la divinité.
Les aventures comiques ou sérieuses du Kalévide avec
des mages ou avec le diable, ses longues pérégrinations
à la nage ou dans un vaisseau d'argent, ses recherches de trésors
fabuleux et d'armes invincibles ne nous intéressent que comme
un jeu libre, mais quelquefois trop arbitraire, d'une imagination
jeune, et vivement portée vers le merveilleux. Mais quand nous
voyons le grand guerrier avoir conscience de son devoir de protecteur
envers un petit nombre d'hommes perdus sur un sol inculte, quand il
se met à diriger une charrue, quand il se fraie un chemin pour
chercher du bois de construction, quand enfin il se sert de sa lame
terrible pour exterminer les bêtes féroces ennemies de
l'agriculture, ou pour repousser l'oppression venant du dehors, nous
sentons une grande vérité morale se mettre a la place
de l'élément fantastique. Aussi les chants qui le célèbrent
respirent-ils tout le patriotisme qui doit naître d'un dévouement
entier au sol natal. C'est là un des traits les plus touchants
de la poésie esthonienne. En général, le sentiment
patriotique se développe en proportion inverse de l'étendue
et de la puissance du pays auquel il s'adresse. L'habitant d'un grand
État est porté naturellement et facilement vers le [230]
cosmopolitisme ; quand on s'est une fois dit qu'on a trente millions
de frères, on n'est plus loin d'en accepter jusqu'à
cent millions et au-delà. Dans un pays petit et faible, au
contraire, on devient facilement égoïste, et il existe
pins d'une nation de quelques millions seulement qui ont la conviction
intime d'être les premières du monde. Dans ces milieux
étroits, l'individualisme peut se faire valoir sans aucune
résistance; et plus le sol est ingrat, plus la nature est dure
pour l'homme, plus il aimera le théâtre de ses luttes
et de ses peines, de même que les individus s'attachent aux
autres, non en raison des bienfaits qu'ils en reçoivent, mais
en raison des services qu'ils leur rendent.
L'Esthonie
fournit la preuve de ce fait, comme la Norwége, l'Islande et
d'autres pays peu favorisés par leur climat. Cette manière
d'être devient encore plus frappante chez une nation condamnée
a une servitude rigoureuse et interminable. Loin de perdre patience,
l’Esthonien souffre en restant où il est né, semblable
à ses voisins et frères de Finlande dont le poème
national contient cette belle et touchante maxime : « II vaut
mieux boire chez soi de l'eau dans un soulier que se délecter
d'un breuvage miellé, dans la coupe d'or que vous offre un
pays étranger et éloigné. » Ce patriotisme,
exagéré peut-être, est encore un des traits par
lesquels l'esprit des Esthoniens doit être comparé à
celui des Grecs.
Devant
ces nombreuses ressemblances de la mythologie esthonienne avec les
traditions d'autres peuples, on pourrait s'attendre à y trouver
aussi des traces du christianisme. Il est vrai que la nouvelle foi
ne s'est montrée que tardivement dans ce coin reculé
[231] de l'Europe, où le mythe national avait pris naissance
longtemps auparavant. Cependant les notions chrétiennes ont
su se frayer un chemin dans plus d'un milieu littéraire très-éloigné
d'elles, et de plus on sait quelle est la destinée des poèmes
primitifs tant que l'emploi de l'écriture et une rédaction
définitive n'ont pas fixé leur forme et limité
leur sujet. Semblables à de vieux édifices reconstruits
et élargis plus d'une fois et réunissant enfin dans
un seul monument les styles différents de plusieurs âges,
les épopées nationales varient d'une époque et
d'une génération à l'autre, et chaque événement
quelque peu important y laisse sou souvenir. Enfin tous ces éléments
se confondent, les faits s'embrouillent, l'ordre chronologique disparaît,
et les exploits les plus divers, enrichis de toutes les exagérations
possibles, finissent par être mis sur le compte d'un seul et
même personnage. Ainsi l'origine du Siegfried des Nibelungen
remonte à la première arrivée des races germaniques
dans leurs sièges actuels, et cependant sou nom s'allie à
ceux d'Attila et des princes du premier royaume de Bourgogne. Des
recherches récentes paraissent prouver également qui;
les grands poèmes épiques de l'Inde mettent des événements
peu éloignés de la naissance du Christ à côté
des traditions les plus anciennes.
C'est
pour des raisons semblables qu'il ne sera guère possible de
fixer l'époque à laquelle le fils de Kalew peut appartenir.
Une partie des chants qui le célèbrent, doit avoir la
même antiquité que la nation qui les a produits. Les
laits qui ne peuvent avoir qu'un sens allégorique remontent
toujours jusqu'aux. [232] premières sources de l'histoire et
jusqu'à l'endroit où elle se confond avec le mythe.
Des tremblements de terre et des chutes de montagnes, présentés
sous lu forme d'un combat entre des dieux, des géants et clés
monstres tués par les flèches du Soleil, ce sont là
des fictions symboliques de la plus haute antiquité, qui donnent
un caractère personnel aux événements de la nature.
Nous avons vu que le poème esthonien a de ces fictions, et
si le savant Kreuzer en avait pu avoir connaissance, il ne les aurait
pas passées sous silence dans les neuf volumes de sa Symbolique.
D'autres
parties de notre poème sont certainement beaucoup plus récentes.
Ce sont celles où nous voyons lu Kalévide aux prises
avec des hommes de fer venant de l'Ouest, qui ne peuvent être
que les chevaliers de l'Ordre Germanique. Loin de prouver que le poème
ne date que du XI' siècle, ce fait constate une action poétique
postérieure à l'époque où les Esthoniens
se sont trouvés en rapport avec des nations chrétiennes.
Il-n'y aurait par conséquent rien d'étonnant a ce que
des traces du christianisme parussent dans leur poème. Mais
la foi, venue avec l'oppression, ne s'est répandue que péniblement
parmi les adorateurs de Taara. De même que, d'après l'aveu
des éditeurs, les païens sont encore aujourd'hui nombreux
parmi les Esthoniens, de même leurs chants se sont défendus
de tout alliage avec les idées chrétiennes. Ils ont
conservé une indépendance dont la perte aurait certainement
compromis leur beauté.
Il
n'y a que l'espérance d'un réveil national et d'une
nouvelle ère de liberté et de bonheur, due au d'un prince
héroïque, espérance très répandue
[233] d'ailleurs chez les nations germaniques, qui puisse être
un reflet de la prophétie messianique dont se berce l'attente
des Juifs. Mais quand même on admettrait que, sous ce rapport,
le poème esthonien doit quelque chose à l'étranger,
pour tout le reste il est d'une fraîcheur et d'une originalité
des plus frappantes.
C'est
à ce titre qu'il nous paraît mériter une place
honorable parmi les nombreux monuments de la poésie primitive
des nations.