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Notice sur le Bon-Sauveur, lue à l'Académie Royale des Sciences,
Arts et Belles-lettres de Caen / par J.-V.-F. Lamouroux
LORSQU'UN
établissement est remarquable par les nombreux objets qu'il
renferme, lorsque les journaux de la capitale ont révélé son
existence à l'Europe, et que tous les étrangers instruits
s'empressent de le visiter, n'est-il pas étonnant qu'il soit presque
inconnu des habitans de la cité qui le possède ? Tel est
cependant le BON-SAUVEUR de CAEN, que
l'on regarde simplement comme un hospice où l'on reçoit les aliénés,
comme une institution pour l'instruction des sourds-muets.
Je partageais l'opinion
générale ; mais ayant visité, dans toutes ses parties, dans
tous ses détails, ce vaste établissement, sous la conduite de M.
l'abbé Jamet, qui l'a formé, je fus surpris de l'ignorance où l'on
était sur un objet d'une aussi grande utilité pour le Calvados et
pour les départemens voisins. Le faire connaître
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au public, me parut avantageux sous mille rapports, afin de
détruire les préjugés les fausses idées que la malveillance ou la
jalousie auraient pu faire naître. C'est là que la charité
chrétienne s'exerce dans toute sa plénitude : douce et modeste,
cette vertu, caractère essentiel de notre sublime religion, semble
être l'apanage naturel des personnes de tout sexe qui appartiennent
au Bon-Sauveur. Il est facile de s'en convaincre en visitant cet
établissement, un des plus considérables de ceux du même genre que
l'on trouve en France. La description que j'en donnerai sera courte,
incomplète ; elle aurait été beaucoup mieux faite par l'homme
habile qui a créé, qui a dirigé et qui dirige encore ce vaste
ensemble d'institutions diverses ; j'ai osé le prévenir :
puisse mon ouvrage l'engager à en publier un plus étendu, plus
développé, dans lequel il fera connaître l'histoire du Bon-Sauveur
de Caen, et les moyens qu'il a dû employer pour parvenir au but
qu'il s'est proposé. Je ne doute point que l'administrateur, le
professeur, le médecin et même le ministre des autels, n'y puisent
de nouvelles connaissances et ne profitent de la longue expérience
de M. Jamet.
Quant à moi, je me bornerai à
décrire ce
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que j'ai vu en visitant ces nombreux établissemens, cette réunion
d'objets si variés et si utiles à l'humanité, dont se compose le
Bon-Sauveur.
Dans une même enceinte, on voit
plusieurs bâtimens distincts, dont le plus grand n'est occupé que
par les aliénés ; il est partagé en deux parties, qui, au moyen
de murs épais et fort élevés, n'ont entre elles aucune
communication ; l'une est consacrée aux hommes, l'autre aux
femmes. Ces infortunés y sont classés suivant le genre de leur
maladie, et chaque classe est sous-divisée suivant l'état et la
pension que paient les malades : quelques-uns ont une maison
entière avec un petit jardin pour leur amusement ou la
promenade ; d'autres jouissent d'un appartement complet ;
beaucoup habitent des chambres meublées avec une élégante
simplicité ; ils peuvent s'isoler, lorsque la compagnie les
fatigue ; et, si des momens lucides leur permettent de juger
leur état, rien ne les inquiète, rien ne les trouble. Des
gardes-malades qui ne les quittent jamais, se plient à leurs
caprices lorsqu'ils ne peuvent nuire, et cherchent à leur rendre la
vie aussi agréable qu'elle peut l'être dans leur malheureuse
situation : le nombre de ces gardes
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varie suivant le degré de la maladie ; plusieurs aliénés,
appartenant à de riches familles, ont constamment auprès d'eux des
personnes spécialement chargées de surveiller et de soigner des
êtres chéris, que la raison a peut-être abandonnés pour
toujours.
Les soins de tout genre sont
prodigués aux malades ; les uns sont destinés à guérir le
physique, les autres le moral ; leur réunion est presque
toujours nécessaire, un seul ne suffit pas : ni la durée, ni le
degré de la maladie ne les font suspendre, et l'on a vu souvent la
raison ne donner des signes de retour qu'après dix ans d'un
traitement assidu. Deux médecins distingués de cette ville, MM.
Trouvé et Dominel, nos confrères, visitent chaque jour les malades,
et même plus souvent, lorsqu'il y a nécessité.
Un grand nombre de dames de la
maison, non contentes de surveiller constamment les gardes dans les
soins qu'exigent les aliénés, donnent elles-mêmes à ceux-ci tous les
secours dont elles sont capables. Je ne pense pas que l'on puisse
comparer les soins que ces malades recevaient autrefois des
salariés, à ceux que leur rendent des femmes que nul intérêt ne
guide, dont le dévouement est sans bornes, à
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qui la religion commande et qu'elle dirige : la résignation
est leur premier devoir ; le dégoût pour les choses les plus
désagréables leur est inconnu : on trouve en elles, au plus
haut degré, cette patience et cette douceur inaltérables, qui font
le plus bel apanage de leur sexe. Qui de nous, aux différentes
époques de la vie, n'en a pas éprouvé les effets de la part d'une
mère, d'une soeur, d'une épouse ?
Le caractère d'un homme se plie
difficilement à ces soins minutieux et non interrompus que les
femmes rendent sans peine : des hommes, et surtout des hommes à
gages, habitués à voir des aliénés attaqués de toutes sortes de
folies, en proie à toutes sortes de maladies, s'affectent peu des
souffrances de ces infortunés, ils les soignent tant bien que mal,
et bien rarement un mot de pitié, de consolation sort de leur
bouche ; presque toujours gouvernés avec brutalité dans les
anciennes maisons de fous, les aliénés ne tardaient pas à perdre le
peu de raison qui pouvait leur rester ; les momens lucides
devenaient chaque jour plus rares, la maladie parvenait rapidement à
son dernier période, et la plupart de ces malheureux périssaient
presque sans secours dans des accès de rage et de fureur. Quelle
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différence de leur situation au Bon-Sauveur ! Ceux que l'on
regarde comme incurables reçoivent les mêmes soins que ceux qu'on a
l'espoir de guérir ; et ces derniers, rendus à la raison,
rentrés dans le sein de leur famille, n'oublieront jamais les
personnes qui mirent fin à leurs souffrances. Le nombre des aliénés
sortis du Bon-Sauveur parfaitement guéris est
très-considérable ; c'est un fait facile à vérifier.
L'habillement des aliénés varie
suivant la saison et la fortune des malades ; il est uniforme
pour ceux dont le gouvernement paie la pension : il n'en est
pas ainsi de la nourriture, elle est la même pour tous ;
abondante sans profusion, saine sans trop de recherche, elle est
telle qu'on peut le désirer, et ne subit de changement, soit en
quantité, soit en qualité, que d'après l'ordonnance des
médecins.
Les aliénés sont toujours libres, à
moins que des accès de fureur ne les rendent dangereux pour leurs
gardes, pour les autres aliénés ou pour eux-mêmes. Dans leur état de
tranquillité, plusieurs jouissent d'une salle de récréation, à
laquelle se trouvent réunis un cabinet de lecture et une
bibliothèque, qui seront bientôt en état d'être mis à leur
disposition ; il n'y aura que des
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livres choisis propres à les amuser : on y joindra une salle
de billard ; déjà la construction en est commencée. En
attendant, quelques-uns font de la musique ; ceux qui ne sont
pas riches jouent entre eux, travaillent au jardin, s'occupent à
leur ancien état : ils n'ont aucune obligation à remplir, ils
prennent, ils quittent l'ouvrage au gré de leur caprice ;
enfin, on leur procure beaucoup de distraction sans chercher à les
fatiguer, encore moins à les contrarier.
Les appartemens, les chambres, les
cellules communiquent par de larges corridors qui servent de
promenades aux malades lorsqu'il fait mauvais temps : aussitôt
que la nuit arrive, que les aliénés ont pris le repas du soir,
chacun se retire dans sa chambre, les gardiens ferment toutes les
portes ; mais l'air circule partout avec la plus grande
facilité, au moyen de ventilateurs que l'on peut ouvrir à
volonté : des guichets permettent de voir ce qui se passe à
l'intérieur, de sorte que jamais ces êtres privés de raison ne sont
livrés à eux-mêmes. Pendant le jour, ils se promènent dans des
jardins, dans des cours plantées d'arbres, etc. Enfin, des bains,
des douches, des voitures se trouvent dans la maison, pour
l'agrément
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comme pour l'utilité des malades. A la fin de 1823, il y avait
cent soixante-dix aliénés, savoir : cent femmes et soixante-dix
hommes.
Après avoir décrit l'établissement
destiné aux aliénés, je dois parler de l'espèce de dispensaire formé
dans la maison du Bon-Sauveur. Une vaste salle est disposée de
manière à recevoir les malades, les blessés qui se présentent ;
tout est préparé pour leur donner les premiers secours en attendant
que le médecin arrive : deux religieuses sont toujours dans
cette salle, prêtes à soigner les malheureux que l'on y
conduit ; elles veillent sur eux, elles les consolent, et
relèvent leur courage abattu : leur expérience, leur éducation
les mettent à même de remplacer momentanément les hommes de l'art,
que l'état actuel du Bon-Sauveur ne permet pas encore d'avoir à
demeure dans la maison.
Au dehors, deux autres religieuses
visitent constamment les pauvres dans leur domicile ; elles y
font le service de gardes-malades, et la maison leur fournit les
bouillons, les médicamens, le bois, enfin tout ce qui est nécessaire
pour rendre la santé à des hommes pour qui elle est si précieuse et
si utile. Combien de fois une nombreuse famille ne s'est-elle
pas
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vue soustraite à la mendicité, par les soins qui ont rendu
l'existence à celui dont le travail journalier la fait seul
subsister ; les besoins de tout genre, autant que la maladie,
altéraient toutes les sources de la vie ; la mort approchait
rapidement ; les religieuses, anges de bonheur, se présentent,
le mal est arrêté, et le père de famille, rendu bientôt à ses
travaux, bénit chaque jour la main qui l'a sauvé. Cet établissement
est donc de la plus grande utilité dans ce faubourg, éloigné des
hôpitaux et des médecins ; le malade y languirait
longtemps ; le mal, en augmentant faute de secours, deviendrait
quelquefois mortel : le dispensaire du Bon-Sauveur, les visites
des religieuses chez les pauvres, doivent donc être considérés comme
d'un intérêt majeur sous le rapport des services rendus à
l'humanité.
Le troisième établissement est
destiné aux sourds-muets ; c'est un des plus
intéressants ; de cinquante à soixante élèves qui s'y trouvent
ordinairement vingt sont admis gratuitement. M. l'abbé Jamet est
leur principal instituteur : il les instruit d'après une
méthode qui lui est propre ; elle diffère de celle de l'abbé
Sicard, et il l'a développée dans deux mémoires d'une profonde
érudition, qu'il a présentés à
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l'académie royale des sciences, arts et belles-lettres de la
ville de Caen, qui en ordonna l'impression à ses frais [1].
Il est aidé dans ces importantes fonctions par M. l'abbé Chuquet,
aumônier de la maison, par M. de Germont, répétiteur, ainsi que par
des religieuses, dont le nombre, de douze ordinairement, varie
suivant celui des élèves, et surtout suivant l'intelligence et les
progrès de ces derniers : ils apprennent la lecture,
l'écriture, les mathématiques élémentaires, les langues française et
latine, l'histoire, la géographie, l'art de raisonner et de définir
les objets, enfin leur religion. Ces êtres disgraciés par la nature
doivent à leur respectable instituteur, ce qui peut rendre heureux
dans ce monde, c'est-à-dire, la connaissance d'un Dieu, d'une autre
vie et une éducation soignée, analogue à celle des autres
hommes : ils ne sont plus isolés, ils peuvent jouir de la
société de leurs semblables ; mais leur instruction est
toujours en rapport avec l'état qu'ils devront avoir dans la
société
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les sciences et les arts d'agrément sont l'apanage des uns ;
les autres sont exercés à des métiers utiles, qui leur procureront
par la suite une existence indépendante et honorable. C'est parmi
eux que la maison trouve une partie de ses ouvriers ; plusieurs
fois, dans le courant de l'année, M. l'abbé Jamet, dans des séances
publiques, fait répéter à ses élèves les leçons qu'il leur
donne ; et par la rapidité, la précision de leurs réponses aux
questions qu'on leur adresse, ils prouvent de la manière la plus
évidente combien la méthode de leur professeur est supérieure à
toutes les autres : elle a été appréciée par les chefs de
l'institution des sourds-muets de la capitale [2].
Ils ont empêché
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M. Jamet de faire interroger en séance publique deux de ses
élèves, qu'il avait conduits à Paris, uniquement dans l'espoir de
faire juger aux savans si la méthode qu'il employait était
préférable ou non à celle de feu l'abbé Sicard ; ils auraient
fait les mêmes questions aux élèves des deux écoles, et leurs
réponses auraient fixé les idées sur un objet de la plus grande
importance, encore douteux pour les personnes qui n'ont pas assisté
aux séances des élèves de M. Jamet.
Le Bon-Sauveur renferme un
quatrième établissement digne de rivaliser avec les trois premiers
par son utilité ; c'est une pension de jeunes
demoiselles ; aucune n'est admise au-dessus de quatorze
ans : elles apprennent la lecture, l'écriture, l'arithmétique,
les langues, l'histoire, la géographie, un peu de géométrie, et même
la botanique usuelle ; les arts d'agrément ne sont pas
négligés ; et des leçons de dessin, de musique et de danse sont
données aux élèves, à la volonté des parents : on leur enseigne
à manier l'aiguille, à faire de la dentelle,
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à la blanchir, à la raccommoder, surtout à bien diriger une
maison, à tenir les comptes avec exactitude et clarté ;
elles-mêmes travaillent à leurs habillemens, et jamais personne ne
les aide dans leur toilette. Enfin, rien n'est épargné pour les
rendre propres à devenir de bonnes mères de famille, sages, économes
et religieuses. Le nombre de ces élèves varie de trente-six à
quarante. Les institutrices qui les surveillent et qui les
instruisent appartiennent toutes à la maison, comme dames ou
novices, à l'exception des maîtres de danse et de musique.
Il est impossible d'apercevoir la
plus légère différence entre les élèves payants et les élèves
gratuits de ces deux écoles ; tout est égal entre eux, tant
pour la nourriture que pour l'éducation. J'ai assisté plusieurs fois
à leurs repas, et je n'ai jamais vu de pension où les enfans fussent
mieux nourris : s'il y avait quelque chose à blâmer, ce serait
l'abondance et la variété des mets, beaucoup d'élèves n'étant pas
destinés à trouver dans leurs familles une nourriture ni aussi
variée, ni aussi bonne.
Les dortoirs sont grands,
aérés ; chaque élève a sa cellule ou bien une alcove
fermant
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à clef : pendant la nuit, il y a partout de la lumière et
des domestiques pour veiller aux besoins des enfans.
Le pain se fait dans la
maison ; il y en a de deux qualités ; la première est
destinée uniquement aux malades ; la deuxième aux personnes
bien portantes : la viande est achetée chez un boucher ;
les fruits et les légumes sont fournis par les jardins ; le
cidre est brassé dans la maison ; et le vin, en général, de
Bordeaux ou de Bourgogne, est choisi avec soin.
L'on peut regarder comme un
cinquième établissement l'école gratuite où sont admises cent quinze
à cent vingt petites filles de tout âge, qui viennent profiter d'une
partie des leçons que l'on donne aux jeunes pensionnaires :
surveillées par quatre dames, elles reçoivent une éducation en
rapport avec l'état qu'elles doivent embrasser ; on cherche
surtout à leur donner des principes de religion et de morale, qui
leur serviront quelques années plus tard à éviter les folies et les
écarts de la jeunesse, et qui en feront par la suite de bonnes
mères, de bonnes femmes de ménage. Ces écolières appartiennent
presque toutes à des familles pauvres qui habitent auprès du
couvent,
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et l'influence de l'éducation qu'elles y reçoivent se fait sentir
d'une manière très-marquée sur les moeurs des habitans de ce
quartier.
Enfin, le Bon-Sauveur renferme un
sixième établissement qu'il est nécessaire de faire connaître, c'est
celui des dames en chambre : le nombre en est de vingt
ordinairement. Elles y jouissent de la plus entière liberté :
suivant leur fortune et la pension qu'elles paient, elles habitent
des appartemens composés de plusieurs pièces, ou bien de simples
chambres meublées avec élégance ; rien n'y est épargné de ce
qui peut contribuer à l'agrément, à la commodité. Quelques-unes de
ces dames ont des domestiques à leurs gages, les autres ont à leurs
ordres ceux de la maison : plusieurs d'entre elles mangent
ensemble à la même table ; il en est de plus riches qui se font
servir dans leurs appartemens.
C'est là que beaucoup de mères se
retirent pour assister à la première communion de leurs
filles ; de la manière dont une jeune personne s'acquitte de ce
devoir, dépend souvent le bonheur de sa vie entière : plusieurs
dames vont de temps en temps dans cette retraite pour s'y reposer
des fatigues du grand monde, pour échapper momentanément aux
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devoirs, aux habitudes gênantes de la société ; d'autres
enfin y sont attirées par l'espoir d'y trouver cette tranquillité de
l'âme et du corps, si incompatible avec les plaisirs bruyants que la
jeunesse recherche avec tant d'avidité ; souvent une santé
délabrée s'y rétablit au moyen du régime et du repos, après avoir
employé tous les remèdes, et lassé toute la science des
médecins.
Tels sont les établissemens dont le
Bon-Sauveur se compose ; c'est un ensemble immense dans lequel
chaque partie, quoique distincte, semble ne former qu'un seul tout
par les Religieuses, qui en font le service avec une activité, un
zèle admirables.
Leur nombre est aujourd'hui de cent
vingt-cinq ; savoir : soixante-quinze dames professes et
cinquante novices ou postulantes : leur règle ne diffère
presque point de celle des religieuses de la Visitation ; elles
sont chargées de tous les ouvrages de la maison ; elles
fournissent des maîtresses d'école pour la campagne ; elles
volent soigner les malades partout où des épidémies se
déclarent ; elles trouvent dans la religion, la force d'âme
nécessaire pour braver la mort, qui les menace à
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chaque instant ; leur dévouement est aussi entier que celui
des dames de la Charité, que l'on a vues rivaliser de zèle avec les
médecins français que l'Espagne regarde comme des bienfaiteurs.
Ainsi que Mazet à Barcelonne, plusieurs religieuses du Bon-Sauveur
ont été victimes de ces épidémies, mais l'histoire a déjà
immortalisé le nom du premier, et l'on a ignoré jusqu'à ce jour les
noms de ces religieuses, comme lui, martyres de l'humanité. De
pompeuses cérémonies, une nombreuse population ont accompagné les
restes du médecin français ; la tombe de nos saintes victimes
ne fut arrosée que des larmes de leurs compagnes, qui enviaient une
si belle mort : à Caen, les soeurs
LECOUVREUR-DE-LA-FONTAINE et PIQUENOT
périrent, en 1781, par les fièvres épidémiques de Vaucelles ;
en 1790, ce faubourg fut encore dévasté par une épidémie
meurtrière ; c'était une fièvre miliaire à laquelle peu de
malades échappaient ; les religieuses du Bon-Sauveur volèrent
au secours des pauvres et leur rendirent tous les soins qui
dépendaient d'elles ; quatre succombèrent à l'excès de la
fatigue et aux atteintes de la contagion ; elles se nommaient
BULOT, FAUVEL, FOSSAY et
HASTAIN ; elles reçoivent dans le Ciel
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la récompense qui leur est due, la seule qu'elles ambitionnaient
[3].
Enfin, toujours et partout les
dames du Bon-Sauveur donnent aux malades les soins qu'ils auraient
reçus au sein de leurs familles, de leurs mères ou de leurs
soeurs ; elles semblent les remplacer, et la reconnaissance,
plus encore que l'usage, leur en donne le nom.
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Rien n'égale leur patience, quand il s'agit de veiller sur des
êtres que la raison a abandonnés, sur ceux chez lesquels elle n'est
pas encore formée ; et l'enfance trouve auprès d'elles ces
soins minutieux dont le premier âge ne peut se passer.
Il est néanmoins beaucoup de choses
que les femmes seules ne peuvent faire ; la nature, la religion
surtout, leur donnent bien cette force d'âme, cette courageuse
résignation indispensable pour accomplir leurs devoirs ; mais
la force du corps leur manque : alors des serviteurs les
remplacent. Leur nombre est considérable, il y a six gardiens pour
les aliénés, davantage lorsqu'il y a nécessité ; six jardiniers
soignent l'immense jardin de la maison, deux boulangers, deux
serruriers, deux domestiques pour les sourds-muets, font le travail
nécessaire et sont aidés par quelques aliénés et par d'autres
sourds-muets. Le cocher va chercher les malades, souvent il les
promène dans la campagne pour les distraire par l'aspect d'un beau
paysage, d'une belle nature, par la variété des objets ; les
tailleurs sont remplacés par des religieuses ; elles font
elles-mêmes tout ce qui est relatif aux habillemens ; c'est un
objet de la plus grande
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économie dans une maison aussi nombreuse.
La lingerie mérite d'être visitée
avec attention ; il est impossible de rien voir de mieux
ordonné, de plus sagement distribué : chaque individu a une
case particulière pour les objets qui sont à son usage, et chaque
objet est placé de manière qu'à tout instant il est aisé de
connaître ce qu'on peut employer et ce qui manque : plusieurs
religieuses sont attachées à la lingerie ; leurs ouvrages
présentent une perfection que l'on chercherait en vain dans les
maisons où l'on est forcé de tout payer.
Une seule cuisine est établie pour
le service de tout le Bon-Sauveur ; cependant il en existe de
particulières dans chaque établissement pour réchauffer les alimens,
et même pour en préparer de particuliers, suivant le caprice des
malades. La propreté, l'abondance dirigée par une sage économie, se
font remarquer dans la préparation et dans la distribution des
alimens.
Lorsque l'on considère l'état si
différent et le nombre des individus que la maison est chargée de
nourrir, on est étonné qu'ils soient servis presque tous à la même
heure : chacun reçoit ce qui lui est nécessaire avec une
promptitude admirable : le cidre, le pain
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ne sont point fixés, et cependant il n'y a point de
prodigalité ; la surveillance est constante et jamais elle ne
se fait sentir. Un pareil résultat ne peut s'obtenir qu'au moyen de
l'ordre ferme et invariable qui règne dans toutes les parties de cet
immense établissement ; chacun sait d'avance ce qu'il doit
faire, et le travail du lendemain ne différant point de celui de la
veille, l'ouvrage se fait presque sans commandement.
Le terrain occupé par le
Bon-Sauveur offre une étendue de plus de quinze arpents ; sa
situation est des plus agréables et des plus salubres : assez
élevé pour avoir partout des eaux vives et courantes, il n'est pas
sujet aux brouillards, à l'humidité des parties basses de la
ville : des prairies plantées de pommiers, des jardins
environnent les différents établissements et semblent les isoler.
Enfin, un bassin profond et d'une grande surface a été creusé pour
les besoins de la maison, surtout pour remplacer les eaux de l'Odon
lorsqu'elles viennent à manquer.
Les édifices sont construits avec
la plus grande solidité, et toujours suivant le but auquel ils sont
destinés ; il y en a un grand nombre d'achevés, et ce sont les
plus essentiels ;
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d'autres sont commencés ; quelques-uns n'existent encore
qu'en projet ; l'on reconnaît déjà dans leur ensemble
l'exécution d'un plan uniforme, vaste et régulier, dans lequel tout
a été prévu, tout a été calculé d'avance ; encore quelques
années, et tout sera terminé.
Les revenus du Bon-Sauveur ne sont
pas considérables : ils consistent dans le prix des pensions et
dans le revenu particulier des dames de la maison ;
quelques-unes même, sacrifiant leur fortune toute entière à
l'agrandissement du Bon-Sauveur, ont fourni les moyens d'admettre
sans dot plusieurs demoiselles appartenant à des familles
distinguées, mais pauvres ; une vocation déterminée a suffi
pour les faire recevoir. Ce n'est pas avec d'aussi faibles
ressources que cette maison a pu acheter le terrain qu'elle occupe
et faire construire les nombreux bâtimens qui lui étaient
indispensables : elle a trouvé la plus grande partie des sommes
qui lui étaient nécessaires dans la charité des fidèles, dans la
générosité du conseil général ; mais ce bienfait portait en
lui-même sa récompense, il a empêché le département d'être chargé de
la dépense énorme qu'aurait occasionné la construction d'une maison
particulière pour les aliénés, assez étendue
[p. 27]
pour classer les hommes et les femmes, les vieillards et les
enfans, les épileptiques et les maniaques, les convalescents et les
furieux, etc. Il eût fallu, à cet effet, des logemens
très-multipliés, des cours séparées, en un mot, un système de
construction fort dispendieux par la multitude des établissemens
partiels qu'il aurait nécessités : que l'on y ajoute la dépense
des aliénés pour leur nourriture et leur vestiaire, pour le salaire
des employés, etc. ; il sera facile de se convaincre que les
arrangemens faits entre le conseil général et le Bon-Sauveur, sont
autant à l'avantage des contribuables que de la maison religieuse.
C'est à l'homme habile qui administre le département, à M. le comte
de Montlivault, que l'on doit et la première idée et l'exécution de
ce projet : secondé par les membres qui composent le conseil
général, il a aidé le chef du Bon-Sauveur à donner à cette maison
l'importance qu'elle a obtenue. Cet administrateur, ainsi que M. le
comte de Vendeuvre, maire de la ville, n'ont cessé de prendre
l'intérêt le plus vif à son agrandissement ; ils y ont
contribué de tout leur pouvoir. Faut-il être utile, faut-il faire du
bien ? l'on est sûr de trouver le chef du département,
[p. 28]
le maire de la cité toujours réunis dans l'exécution des projets
utiles à la ville de Caen.
Le Bon-Sauveur fut fondé vers 1720
par une demoiselle nommée Anne Leroy, de Caen. Elle forma le dessein
d'établir une communauté ou plutôt un institut non cloîtré qui pût
remplacer celui de la Visitation, que l'on doit à St. François de
Sales, et rendre à la société les services que ce vertueux prélat en
attendait : ils étaient nuls pour l'humanité depuis que les
religieuses de la Visitation avaient adopté la clôture.
Anne Leroy, jeune et riche, appela
près d'elle quatre autres demoiselles de bonne famille : elles
se nommaient le Couvreur-de-la-Fontaine, de la Rivière, Loriot et
Pennier.
Elles se réunirent toutes cinq à
Vaucelles, dans une maison qui appartenait à la fondatrice.
Monseigneur de Luynes, alors évêque
de Bayeux, bénit leur chapelle.
En 1734, elles obtinrent du Roi des
lettres-patentes et prirent dès ce moment le nom de FILLES DU
BON-SAUVEUR : ces lettres-patentes ne furent
enregistrées au parlement de Rouen qu'en 1751.
Protégées par tous les amis de
l'humanité
[p. 29]
et de la religion, ces saintes filles jouissaient sans éclat du
plaisir de faire du bien. Guérir des malades de leur sexe, les
soigner, se sacrifier pour elles, adorer sans cesse l'Etre-Suprême,
et rapporter tout à lui, était leur unique ambition : la
révolution éclata, et, comme les autres maisons religieuses, elles
en furent les premières victimes ; mais leur utilité les
préserva encore quelque temps d'une entière destruction.
En 1793, l'on s'empara d'une partie
de leur habitation, l'autre leur fut abandonnée pour qu'elles
pussent continuer leurs soins à une vingtaine de femmes aliénées
dont les autorités ne savaient que faire ; elles y restèrent
encore trois ans ; mais renvoyées en 1795 de leur premier
domicile, elles le quittèrent pour toujours et se retirèrent avec
leurs malades, à Mondeville, où elles ont demeuré jusqu'en 1805.
En 1792, plusieurs religieuses
avaient été forcées de se séparer de leurs compagnes ; elles
louèrent une maison près la place Saint-Sauveur, et consacrèrent
leur temps à l'éducation de quelques jeunes demoiselles ; en
1799, elles allèrent s'établir dans la rue St.-Martin ; en
1804, la maison actuelle fut achetée ; dès
[p. 30]
le mois de novembre, elles vinrent s'y établir, et tout préparer
pour y recevoir leurs soeurs de Mondeville, ainsi que les malades
qu'elles soignaient ; enfin, le 22 mai 1805, elles furent
toutes réunies, après une séparation de plus de vingt ans ;
leur nombre n'était que de seize dames, reste précieux des
vingt-trois qui composaient le Bon-Sauveur en 1791.
Jamais l'époque de leur
installation dans le nouveau local ne sera oubliée ; c'est un
jour de fête pour la maison : le démon de la révolution avait
séparé les enfans d'une même famille, Dieu les a de nouveau réunis
pour toujours, et le jour de cette réunion est à jamais consacré à
bénir le Seigneur, à le remercier d'un bonheur que l'on n'espérait
plus. M. l'abbé Jamet, directeur et aumônier du Bon-Sauveur dès
1790 ; n'a jamais abandonné des coeurs dont il appréciait le
mérite ; il a suivi les religieuses à St.-Martin, il visitait
celles de Mondeville, et l'on peut dire que c'est à lui que ces
dames doivent l'établissement qu'elles possèdent.
C'est donc en 1805 que les dames du
Bon-Sauveur ont été définitivement établies dans le local actuel.
Que de changemens, quel accroissement prodigieux, depuis cette
époque ! L'on a commencé à y instruire les sourds-muets
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en 1817 : les hommes aliénés y sont entrés en 1818 :
depuis leur origine, les dames du Bon-Sauveur ont soigné les femmes
que la raison a abandonnées ; c'est même un des buts principaux
de leur institution, et jamais, à aucune époque, elles n'ont cessé
de remplir ces devoirs sacrés que leurs voeux leur imposent.
Si l'on compare l'établissement du
Bon-Sauveur avec ceux du même genre que l'on trouve en France, l'on
sera forcé de reconnaître combien il leur est supérieur en tout
genre ; il est facile d'en juger par les descriptions que
plusieurs ouvrages renferment ; descriptions que l'imagination
de l'auteur a souvent embellies, et qui s'éloignent plus ou moins de
la vérité. Je ne crains point le même reproche : parmi vous,
Messieurs, il en est peu qui n'aient visité le Bon-Sauveur, et qui
ne trouvent ce que je dis de cet établissement plutôt incomplet
qu'exagéré. A qui doit-il ce qu'il est devenu en si peu de temps, ce
qu'il deviendra par la suite ? à un seul homme, que les
sourds-muets regardent comme un père, les aliénés comme un ami, les
pauvres comme un bienfaiteur, les malheureux comme un
consolateur.
Je termine, Messieurs, cette
description rapide
[p. 32]
du Bon-Sauveur de Caen ; il m'aurait été facile de l'étendre
davantage ; j'ai cru devoir me borner aux principaux objets, à
ceux qui fixent plus particulièrement l'attention des étrangers, et
qui peuvent donner une idée juste et exacte de cette vaste réunion
d'établissemens si utiles à l'humanité.
EXTRAIT DU REGISTRE DES SÉANCES
PARTICULIÈRES DE L'ACADÉMIE.
Séance du 12 mars 1824.
L'Académie, après avoir entendu la
lecture du Mémoire de M. Lamouroux sur les
établissemens créés par M. l'abbé Jamet dans la maison dite du
Bon-Sauveur, à Caen, arrête que ce Mémoire sera imprimé.
Pour copie conforme,
HEBERT,
secrétaire.
Notes
[1] M. Jamet travaille au dictionnaire ainsi qu'à
la grammaire des sourds-muets. De tels ouvrages deviennent
universels, et prouvent que leur auteur, aux talens administratifs
que personne ne peut lui contester, réunit de grandes connaissances
dans la métaphysique du langage.[retour]
[2] Un jeune sourd-muet, venant de l'institution
de Paris, et se rendant dans sa famille à Saint-Lo, fut introduit
dans la classe du Bon-Sauveur ; il se vit surpassé par
plusieurs élèves qui avaient beaucoup moins d'années d'exercice que
lui.
Parmi les étrangers qui ont visité
le Bon-Sauveur, l'on doit citer M. l'abbé Goudelin, que l'abbé
Sicard avait désigné pour son successeur, et qui a fait le voyage de
Caen exprès pour connaître M. Jamet et conférer avec lui. M.
Goudelin désirait que l'on pût réunir tous les maîtres de
l'enseignement des sourds-muets, pour faire choix d'une méthode qui
serait devenue commune et générale ; celle de Caen lui semblait
préférable à toutes les autres, du moins, on a lieu de le
présumer.
M. le Préfet de la Sarthe a envoyé,
au mois de novembre 1823, une jeune personne pour apprendre, sous M.
Jamet, instruire les sourds-muets, d'après la méthode employée à
l'institution du Bon-Sauveur et dont les résultats sont si
avantageux.[retour]
[3] En 1768, un flux de sang épidémique se
manifesta à Tilly avec une telle violence, qu'il périssait un grand
nombre de malades. M. de Fontette y appela les religieuses du
Bon-Sauveur ; deux d'entr'elles furent choisies pour aller y
porter des secours, et ce furent les soeurs de la Rivière et Blondel
qui obtinrent cette faveur. Dès le moment où ces dames prirent le
soin des malades, la contagion cessa ses ravages, et personne ne
mourut, si ce n'est le vicaire de Tilly, déjà frappé de la maladie,
et qui se trouvait alors sans espoir de guérison.
Lorsque l'on creusa, en 1781, le
canal de Vaucelles pour redresser le cours de la rivière, des
fièvres épidémiques se déclarèrent dans ce quartier populeux,
principalement dans les parties basses ; le nombre des
individus frappés de la contagion était effrayant ; dans la
maison du Bon-Sauveur, l'on en compta jusqu'à soixante-dix à la
fois. Malgré ce grand nombre de malades, la maison fournissait du
bouillon et des tisannes à plus de trois cents personnes, et quatre
religieuses allaient encore dans la ville soigner les malades
pauvres : deux y périrent victimes de leur dévouement : ce
furent les soeurs LECOUVREUR-DE-LA-FONTAINE et
PIQUENOT.[retour]
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